M est psychiatre. "Praticien hospitalier", de ceux qui n'ont jamais ménagé leur peine, rentrant chez lui pendant des années tard le soir, respecté, même aimé par les patients et leurs familles, et qui n'oublie pas, malgré un agenda plein à craquer, ses amis. Dont je fais partie. Depuis 2 mois, M. est en retraite. Impossible pour lui d'arrêter un boulot qui est sa vie. Alors M. a trouvé une petite maison biscornue pas trop chère, a proposé marteaux et pinceaux à ses nombreux enfants et ses copains, en a fait un "cabinet médical".

Hier soir, c'était l'inauguration. A. et moi sommes arrivées les premières, nous sommes extasiées sur la joliesse du lieu, le petit jardin, la future salle d'attente, les fauteuils récupérés aux puces. Et puis les amis ont débarqué, les rires, les gateaux. M. avait aussi invité les voisins, ou plutôt les voisines, 3 jeunes merveilles avec dégaines de princesses orientales.  D'abord on a parlé salsa, légumes bio, vélo, une petite conversation presque mondaine quoi.

L'heure avançait, le mistral secouait de plus en plus les fenêtres, la discussion a tourné. La psychiatrie, les services de l'hôpital qui ferment, les obligations de résultats qui vont laisser les pauvres gens s'étouffer avec leurs psychoses, leurs dépendances, leurs maladies bizarres, sur le bord de la route. A et sa femme ont raconté leur association, les subventions qui disparaissent, le silence assourdissant des "autorités" quand ils demandent de l'aide pour une personne en détresse. A a fermé les yeux sous son drôle de bonnet, A est psychologue, il a passé sa vie à tendre la main.

M a fait circuler les petits gateaux confectionnés par la mère des princesses. A parlé de son projet d'une "manifestation artistique" dans la salle d'attente en février. J'ai demandé si on va refaire ce genre de soirée tous les mois, M s'est enthousiasmé, tout le monde a ri, le gars à la chapka dont je n'ai pas retenu le nom a parlé de sculpture.

Sur la route du retour, dans la voiture (les branches sur la chaussée, le vent, toujours le vent), nous sommes tombées d'accord. Heureusement qu'il existe encore des êtres comme M.